Programme de travail Lab Internet et sociétés

Portrait de Anonyme
Document de travail

L'antinomie de la raison numérique

Les pratiques numériques sont de nos jours perçues comme des activités libératrices des talents aussi bien que des savoirs. Du fait de sa disponibilité, le monde de l'Internet offrirait d'infinies occasions d'apprendre, d'échanger, de créer, etc. Avec les technologies de l'information et de la communication, un monde nouveau se serait ouvert à une humanité elle-même nouvelle, et constituerait désormais un défi majeur pour des cultures et des idéologies entrelacées et jusqu'alors étrangères les unes aux autres – le défi d'un cosmopolitisme pacifié et technologiquement assumé par notre modernité.

Mais, dans le même temps, il faut remarquer l'importance grandissante des pratiques numériques caractérisées – à tort ou à raison – comme illicites ou illégitimes. Les biens culturels et les œuvres de l'esprit sont perçus comme menacés par un nombre croissant de téléchargements ayant lieu en dehors de tout contrôle et de toute rémunération des auteurs, des ayants droits, des entreprises productrices de ces biens. Dans le même temps, la neutralité du réseau, conjuguée à la multiplicité, la contradiction et la neutralisation réciproque de réglementations déterritorialisées encourage tous les opportunismes commerciaux et idéologiques – haine, bêtise, obscénité. C'est donc comme si, en créant des espaces nouveaux pour le développement des cultures, l'Internet devait saper les fondations mêmes sur lesquelles devrait s'élever l'édifice futur d'une culture authentiquement cosmopolitique.

Comment comprendre cette tension constitutive de l'Internet et quelle issue est-il permis d'en espérer ?

approche sémantique

 

L'existence même des réseaux et leur développement exponentiel, au cours des 15 dernières années, laissent apparaître un phénomène de tension extrême et les stigmates d'un véritable « travail » autour des articulations principales des édifices culturels auxquels nous sommes accoutumés. Non seulement, en effet, il existe des conflits économiques et sociaux plus ou moins larvés dans les lieux traditionnellement occupés par les industries culturelles, mais le droit lui-même et en tant que tel, sa capacité de produire de la loi et divers ordres de réglementation, est travaillé par les situations inédites que créent les interactions réticulaires. « Travaillé » au sens ou l'impuissance accompagne désormais sa puissance, au sens aussi où les modes et les lieux de production du droit se sont déplacés en intégrant, peu ou prou, sous forme d'espaces de discussion ou de structures de concertation, des agents, des opérateurs, des « parties prenantes » (stakeholders) issus d'horizons variés.

Or, c'est autour de ces tensions et de ce travail que se fait jour toute la dimension sémantique et symbolique des conflits que l'Internet a suscités. Les choses, si l'on veut, ne sont pas exactement comme elles sont, elles sont largement comme nous disons qu'elles sont. Ainsi, parler de « piraterie », ce n'est pas simplement stigmatiser des pratiques illicites et ce n'est pas non plus seulement user d'un raccourci commode. En renvoyant à des pratiques violentes, à un déni de tout droit, à l'absence totale de scrupules et même à une certaine barbarie, le mot de « piraterie » n'a pas seulement un sens, il a également une force. Et la force, serait-elle des mots, n'est pas seulement efficace, elle est aussi arbitraire et peut-être même injuste.

En vérité, d'une manière générale, la problématique éthique et juridique de l'Internet s'est installée dans un monde d'images autant que de mots. Le principe méthodologique fondamental du laboratoire « Internet et sociétés » serait d'en revenir aux mots et de les dégager des flux imaginatifs qui en altèrent ou en saturent le sens. L'imaginaire de la « piraterie » est une chose, le sens qu'il convient d'attribuer aux pratiques numériques en est une autre. Celles-ci, en effet, sont des pratiques de culture, de lecture en même temps que d'écriture, et ce sont donc des pratiques de sens. Cela veut dire qu'il est malaisé, avec les mots dont on dispose – ou, du moins, avec la façon dont on en dispose – de faire la part, d'un côté, de comportements légitimes et raisonnés et, d'un autre côté, de conduites troubles et illicites. Les pratiques numériques bousculent les frontières traditionnelles du droit, du convenable, de l'admissible. Pour autant, assurément, le « cyberespace » n'est pas un espace dérégulé ni réfractaire à toute espèce de normes. Bien au contraire, il traduit une manière de saturation normative où s'entremêlent des contraintes d'ordre technique, d'ordre systémique, mais aussi, évidemment, d'ordre éthique ou juridique.

En cherchant de clarifier le sens des mots, le lab « Internet et sociétés » vise à créer les conditions d'une représentation pacifiée des tensions peut-être inévitables qui traversent les réseaux numériques. Il faut à la fois chercher à comprendre les logiques ouvertes et concurrentes auxquelles sont adossées les pratiques numériques dites « légitimes » ou « illégitimes » ; éviter de stigmatiser, par le recours principalement à une imagerie imprécise, des comportements spontanés et dont on comprend encore relativement mal les principes ou les préconceptions ; chercher enfin définir les conditions sémantiques d'une cohabitation pacifiée des intérêts et des idéologies s'affrontant sur le terrain des flux et des échanges numériques.

L'ensemble des conflits dont l'HADOPI constitue la conséquence institutionnelle résulte à la fois d'un attachement rigoriste à des valeurs de droit questionnées par le développement objectif des réseaux numériques, et d'un recours immodéré à un « principe de liberté » dont le sens et la consistance ne paraissent pas rigoureusement établis. Chercher à démêler l'écheveau sémantique recouvrant l'ensemble de ces conflits revient, pour le laboratoire « Internet et sociétés », à penser à nouveaux frais un ensemble de concepts clés servant à définir les pratiques numériques elles-mêmes : au-delà de la culture numérique, de la notion d'auteur ou de celle de liberté, il faut chercher à comprendre ce que sont littératie, partage, réseaux sociaux, autorité, vie privée, etc.

De la terminologie et de la philologie à une conception rigoureuse des espaces numériques, il y a, en somme, toute l'intelligence collective que le lab « Internet et sociétés » sera en mesure de mobiliser pour atteindre ses objectifs.

Commentaires

Portrait de serge.champeau

Oui, entièrement d'accord avec la manière dont Paul Mathias pose le problème. Effectivement, comment interpréter la "tension constitutive" d'Internet (ce que P.M. nomme 'l'antinomie de la raison numérique")? Il me semble qu'il ne faut y voir ni un conflit radical (une guerre) ni un conflit simplement apparent (un jeu). Si je fais exception des positions extrémistes (toujours possibles, mais rares), je comprends les conflits autour d'Internet de deux manières :

(1) D'une part ils reflètent les positions et intérêts des agents (un lycéen désargenté est évidemment plus enclin à adopter une position libertarienne qu'un musicien professionnel menacé par la contrefaçon).

(2) D'autre part ces conflits me semblent relever d'un processus que l'on connaît dans toutes les démocraties, celui par lequel des positions somme toute assez voisines, qui sont des interprétations divergentes (normalement divergentes), sur fond d'une culture commune, exarcerbent leurs différences (on connaît cela en politique). Je pense que P.M. a raison de dire qu'il s'agit d'un conflit "de la liberté avec elle-même", "de la création avec elle-même". Pensons au droit d'auteur : toute son histoire témoigne qu'il est une tension permanente. Il a toujours été pensé comme un droit d'exception, une dérogation au principe général de la liberté du commerce, puisqu'il accorde un monopole et des droits privatifs qui, opposable aux tiers, limitent leurs libertés (c'est pourquoi le souci de l'équilibrer avec le droit de la concurrence en a toujours été un aspect essentiel). Il est donc normal que, dans un Etat de droit, des divergences apparaissent entre les points de vue des créateurs et des lecteurs ou auditeurs, même si ces divergences se durcissent parfois en prenant trompeusement l'allure de conflits idéologiques radicaux.

S'il en est ainsi, je vois deux stratégies très différentes. Autant il m'apparaît nécessaire de réfuter sans concession, avec virulence même, les simplismes extrémistes des deux bords (les libertariens utopistes et ceux qui veulent diriger Internet), autant il m'apparaît nécessaire de faire preuve de prudence, de compréhension, de bienveillance, lorsqu'il s'agit d'interpréter les conflits normaux, ceux de la liberté et de la création avec elles-mêmes, pour parler comme P.M. Chercher à pacifier, oui, non pas par des discours lénifiants et benoîts, mais en apportant de la clarté dans les conflits, en désamorçant ce qui en eux tient simplement aux mots (P.M. a mille fois raison sur ce point), en recherchant patiemment les solutions les plus rationnelles et raisonnables, qui sont toujours, dans une démocratie pluraliste, des solutions de compromis.

Portrait de serge.champeau

*