Programme de travail Lab Internet et sociétés

Portrait de Anonyme
Document de travail

L'antinomie de la raison numérique

Les pratiques numériques sont de nos jours perçues comme des activités libératrices des talents aussi bien que des savoirs. Du fait de sa disponibilité, le monde de l'Internet offrirait d'infinies occasions d'apprendre, d'échanger, de créer, etc. Avec les technologies de l'information et de la communication, un monde nouveau se serait ouvert à une humanité elle-même nouvelle, et constituerait désormais un défi majeur pour des cultures et des idéologies entrelacées et jusqu'alors étrangères les unes aux autres – le défi d'un cosmopolitisme pacifié et technologiquement assumé par notre modernité.

Mais, dans le même temps, il faut remarquer l'importance grandissante des pratiques numériques caractérisées – à tort ou à raison – comme illicites ou illégitimes. Les biens culturels et les œuvres de l'esprit sont perçus comme menacés par un nombre croissant de téléchargements ayant lieu en dehors de tout contrôle et de toute rémunération des auteurs, des ayants droits, des entreprises productrices de ces biens. Dans le même temps, la neutralité du réseau, conjuguée à la multiplicité, la contradiction et la neutralisation réciproque de réglementations déterritorialisées encourage tous les opportunismes commerciaux et idéologiques – haine, bêtise, obscénité. C'est donc comme si, en créant des espaces nouveaux pour le développement des cultures, l'Internet devait saper les fondations mêmes sur lesquelles devrait s'élever l'édifice futur d'une culture authentiquement cosmopolitique.

Comment comprendre cette tension constitutive de l'Internet et quelle issue est-il permis d'en espérer ?

Visualisation d’un espace sémantique

Les mots en question

Un certain nombre de termes : pirate, hacker, etc., ont un sens et un usage plus affectifs que descriptifs, et ils traduisent plutôt des halos d'intérêts auxquels on s'attache que des systèmes d'idées qu'on s'efforcerait d'élucider. La tâche philologique du lab est donc importante, puisqu'elle consiste purement et simplement à mettre en intelligibilité l'ensemble des mots à partir desquels nous considérons, évaluons et approuvons ou désapprouvons les pratiques réticulaires.

PIRATE

  • Haker / Craker
  • Harponneur
  • Téléchargement illégal
  • Terrorisme informatique

AUTEUR

  • Création
  • Contributeur
  • Auctorialité
  • Expression
  • Œuvre

LIBERTÉ

  • Free(libre) / Open (ouvert)
  • Réseaux sociaux
  • Copie privée
  • Vie privée
  • Libre diffusion, libre utilisation
  • Créative commons

    CULTURE NUMÉRIQUE

  • Buzz
  • Littératie
  • Partage
  • Crowd sourcing
  • Classique
  • Jeux vidéo
  • Mashups
  • Creative Commons

Commentaires

Portrait de serge.champeau

Oui, entièrement d'accord avec la manière dont Paul Mathias pose le problème. Effectivement, comment interpréter la "tension constitutive" d'Internet (ce que P.M. nomme 'l'antinomie de la raison numérique")? Il me semble qu'il ne faut y voir ni un conflit radical (une guerre) ni un conflit simplement apparent (un jeu). Si je fais exception des positions extrémistes (toujours possibles, mais rares), je comprends les conflits autour d'Internet de deux manières :

(1) D'une part ils reflètent les positions et intérêts des agents (un lycéen désargenté est évidemment plus enclin à adopter une position libertarienne qu'un musicien professionnel menacé par la contrefaçon).

(2) D'autre part ces conflits me semblent relever d'un processus que l'on connaît dans toutes les démocraties, celui par lequel des positions somme toute assez voisines, qui sont des interprétations divergentes (normalement divergentes), sur fond d'une culture commune, exarcerbent leurs différences (on connaît cela en politique). Je pense que P.M. a raison de dire qu'il s'agit d'un conflit "de la liberté avec elle-même", "de la création avec elle-même". Pensons au droit d'auteur : toute son histoire témoigne qu'il est une tension permanente. Il a toujours été pensé comme un droit d'exception, une dérogation au principe général de la liberté du commerce, puisqu'il accorde un monopole et des droits privatifs qui, opposable aux tiers, limitent leurs libertés (c'est pourquoi le souci de l'équilibrer avec le droit de la concurrence en a toujours été un aspect essentiel). Il est donc normal que, dans un Etat de droit, des divergences apparaissent entre les points de vue des créateurs et des lecteurs ou auditeurs, même si ces divergences se durcissent parfois en prenant trompeusement l'allure de conflits idéologiques radicaux.

S'il en est ainsi, je vois deux stratégies très différentes. Autant il m'apparaît nécessaire de réfuter sans concession, avec virulence même, les simplismes extrémistes des deux bords (les libertariens utopistes et ceux qui veulent diriger Internet), autant il m'apparaît nécessaire de faire preuve de prudence, de compréhension, de bienveillance, lorsqu'il s'agit d'interpréter les conflits normaux, ceux de la liberté et de la création avec elles-mêmes, pour parler comme P.M. Chercher à pacifier, oui, non pas par des discours lénifiants et benoîts, mais en apportant de la clarté dans les conflits, en désamorçant ce qui en eux tient simplement aux mots (P.M. a mille fois raison sur ce point), en recherchant patiemment les solutions les plus rationnelles et raisonnables, qui sont toujours, dans une démocratie pluraliste, des solutions de compromis.

Portrait de serge.champeau

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