Programme de travail Lab Internet et sociétés

Portrait de Anonyme
Document de travail

L'antinomie de la raison numérique

Les pratiques numériques sont de nos jours perçues comme des activités libératrices des talents aussi bien que des savoirs. Du fait de sa disponibilité, le monde de l'Internet offrirait d'infinies occasions d'apprendre, d'échanger, de créer, etc. Avec les technologies de l'information et de la communication, un monde nouveau se serait ouvert à une humanité elle-même nouvelle, et constituerait désormais un défi majeur pour des cultures et des idéologies entrelacées et jusqu'alors étrangères les unes aux autres – le défi d'un cosmopolitisme pacifié et technologiquement assumé par notre modernité.

Mais, dans le même temps, il faut remarquer l'importance grandissante des pratiques numériques caractérisées – à tort ou à raison – comme illicites ou illégitimes. Les biens culturels et les œuvres de l'esprit sont perçus comme menacés par un nombre croissant de téléchargements ayant lieu en dehors de tout contrôle et de toute rémunération des auteurs, des ayants droits, des entreprises productrices de ces biens. Dans le même temps, la neutralité du réseau, conjuguée à la multiplicité, la contradiction et la neutralisation réciproque de réglementations déterritorialisées encourage tous les opportunismes commerciaux et idéologiques – haine, bêtise, obscénité. C'est donc comme si, en créant des espaces nouveaux pour le développement des cultures, l'Internet devait saper les fondations mêmes sur lesquelles devrait s'élever l'édifice futur d'une culture authentiquement cosmopolitique.

Comment comprendre cette tension constitutive de l'Internet et quelle issue est-il permis d'en espérer ?

Généralité des enjeux

Notre hypothèse de travail est que de l'essor des potentiels scientifiques ou esthétiques à la menace d'une implosion des industries culturelles, la relation n'est pas celle d'une simple contradiction, elle est bien plutôt celle d'un véritable conflit. Une contradiction ne concerne que des mots, des énoncés et leurs relations réciproques. Un raisonnement suffit à la résoudre (à montrer l'incompatibilité de A et de non-A) ou, du moins, à en expliquer l'irréductibilité (et qu'un même nombre est inéluctablement à la fois pair et impair, comme dans la démonstration antique de l'irrationalité de « racine de 2 ». Un conflit, en revanche, engage des représentations, des valeurs, un horizon social et des idéaux plus ou moins clairement (ou confusément) appréhendés. En un sens, notre hypothèse est que l'Internet n'est pas un simple système socio-technique, mais il est ce conflit qui oppose la culture à ses propres conditions de production et les hommes aux espaces sémantiques qu'ils ne cessent de créer et de recréer.

Pour autant, la nature – ou mieux : la structure – du conflit autour duquel s'organise une certaine réalité de l'Internet n'est pas clairement établie. Pourrait-il s'agir, pour dire par métaphore, d'une « guerre » entre les aspirants à une totale liberté de circulation des biens culturels et les défenseurs d'une organisation économique et juridique traditionnelle ou qui, du moins, a jusqu'à nos jours fait ses preuves ? Ou bien alors : faut-il interpréter cette opposition comme une manière de « jeu sérieux » opposant gendarmes et voleurs numériques et traduisant comme un mode renouvelé des tensions sociales et juridiques qui caractérisent inévitablement toute société organisée ? Dans le premier cas, l'on aurait affaire à un affrontement très substantiel entre systèmes de pensée, idéologies, corps de valeurs ; dans le second, l'on n'aurait qu'à observer une figure numérique de l'affrontement classique du droit et du non-droit, de la loi et de sa transgression.

Mais on peut aller au delà : la structure de conflictualité qu'offrent les interactions dont l'Internet est l'espace privilégié peut être perçue comme constitutive de, ou immanente à son développement. Dès lors, encore une fois, de deux choses l'une :

  • ou bien les tensions qui opposent les usagers et les opérateurs de l'Internet cristallisent des positions indépassables et dont l'affrontement est irrémédiable est nécessaire : il nous appartient alors de clarifier ces positions, d'en saisir les principes sous-jacents et de faire apparaître les raisons pour lesquelles elles pourraient être indépassables. Tout comme il y a un corps doctrinal classique auquel est adossée la défense du droit d'auteur, il pourrait y avoir un corps doctrinal auquel serait adossé l'approche « libertaire » – pour parler par commodité – du réseau et des pratiques induites. Mais, parce qu'il s'agirait de corps de doctrine constitués, l'opposition de l'un l'autre pourrait être non seulement définitive, mais peut-être même constitutive, pour partie, des corpus idéologiques eux-mêmes ; 
     
  • ou bien de telles tensions, une fois comprises, peuvent être pour ainsi dire dialectisées et laisser apparaître un socle commun d'idéaux ou du moins de principes à partir desquels un dialogue pourrait être noué entre elles. Dans ce cas, il faudrait pouvoir infléchir les ressorts conceptuels d'une telle dialectique et montrer par quelles voies, peut-etre multiples, les conditions d'une entente entre les défenseurs d'une libre disposition des œuvres créées et ceux d'une libre disponibilité de celles-ci peuvent être réunies.

Au plan des pratiques, l'Internet est donc le lieu privilégié d'un conflit de valeurs. Non pas du droit contre la liberté ; non pas de la liberté contre la juste reconnaissance d'une légitime propriété intellectuelle sur certains biens dits « culturels ». Mais de la liberté contre elle-même, et de la créativité contre elle-même. Car « liberté » n'a certainement pas le même sens quand elle s'incarne dans le droit à des choses (l'œuvre et sa valeur économique) et quand elle se rapporte à des processus (l'appropriation et la transformation d'un donné quelconque) ; et « création » ne signifie pas la même chose quand elle cherche la garantie d'un bénéfice tangible (elle ressortit alors à un métier) ou quand elle postule un infini d'inventions à venir (elle prétend alors à l'art). On le constate, dès lors, la « structure de conflictualité » de ce débat axiologique dont l'Internet est la formule contemporaine présente avant tout une dimension sémantique majeure, car il est essentiellement question de mots et de la façon dont on les comprend ou dont on veut les comprendre – dont on désire ou dont on a intérêt à les comprendre. Mais aussi, au-delà, les enjeux de cette structure de conflictualité concernent à l'évidence la façon dont, à l'intérieur de sociétés policées et désormais entrelacées et déterritorialisées, on se représente les idéaux à partir desquels il devient possible d'organiser une vie commune, pacifiée et, qu'on le veuille ou non, cosmopolitique – impliquant des formes d'entente bien au-delà du cercle restreint des espaces administratifs connus.

Commentaires

Portrait de serge.champeau

Oui, entièrement d'accord avec la manière dont Paul Mathias pose le problème. Effectivement, comment interpréter la "tension constitutive" d'Internet (ce que P.M. nomme 'l'antinomie de la raison numérique")? Il me semble qu'il ne faut y voir ni un conflit radical (une guerre) ni un conflit simplement apparent (un jeu). Si je fais exception des positions extrémistes (toujours possibles, mais rares), je comprends les conflits autour d'Internet de deux manières :

(1) D'une part ils reflètent les positions et intérêts des agents (un lycéen désargenté est évidemment plus enclin à adopter une position libertarienne qu'un musicien professionnel menacé par la contrefaçon).

(2) D'autre part ces conflits me semblent relever d'un processus que l'on connaît dans toutes les démocraties, celui par lequel des positions somme toute assez voisines, qui sont des interprétations divergentes (normalement divergentes), sur fond d'une culture commune, exarcerbent leurs différences (on connaît cela en politique). Je pense que P.M. a raison de dire qu'il s'agit d'un conflit "de la liberté avec elle-même", "de la création avec elle-même". Pensons au droit d'auteur : toute son histoire témoigne qu'il est une tension permanente. Il a toujours été pensé comme un droit d'exception, une dérogation au principe général de la liberté du commerce, puisqu'il accorde un monopole et des droits privatifs qui, opposable aux tiers, limitent leurs libertés (c'est pourquoi le souci de l'équilibrer avec le droit de la concurrence en a toujours été un aspect essentiel). Il est donc normal que, dans un Etat de droit, des divergences apparaissent entre les points de vue des créateurs et des lecteurs ou auditeurs, même si ces divergences se durcissent parfois en prenant trompeusement l'allure de conflits idéologiques radicaux.

S'il en est ainsi, je vois deux stratégies très différentes. Autant il m'apparaît nécessaire de réfuter sans concession, avec virulence même, les simplismes extrémistes des deux bords (les libertariens utopistes et ceux qui veulent diriger Internet), autant il m'apparaît nécessaire de faire preuve de prudence, de compréhension, de bienveillance, lorsqu'il s'agit d'interpréter les conflits normaux, ceux de la liberté et de la création avec elles-mêmes, pour parler comme P.M. Chercher à pacifier, oui, non pas par des discours lénifiants et benoîts, mais en apportant de la clarté dans les conflits, en désamorçant ce qui en eux tient simplement aux mots (P.M. a mille fois raison sur ce point), en recherchant patiemment les solutions les plus rationnelles et raisonnables, qui sont toujours, dans une démocratie pluraliste, des solutions de compromis.

Portrait de serge.champeau

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