Plus vrai que nature ? L’ « art en gigapixels » du Google Art Project

Portrait de francesca.musiani

« Larger than life » ou « plus vrai que nature » en français : c’est avec cette expression  que plusieurs présidents de musée, conservateurs et commentateurs d’art ont salué [1], le 3 avril dernier, la sortie de la deuxième version du Google Art Project.

Le projet avait été lancé le 1er février 2011 par Google, le géant de la recherche d’information en ligne, en partenariat avec dix-sept musées internationaux, incluant le Metropolitan Museum of Modern Art [MoMA] de New York et la Galerie des Offices de Florence, en Italie. Mettant à profit plusieurs de ses technologies de pointe, Street View notamment, Google propose une plateforme en ligne qui permet au public d’accéder à des images en haute résolution d’œuvres d’art présentes dans les musées partenaires, ainsi que d’obtenir des informations supplémentaires concernant ces œuvres et de les regrouper en des « collections virtuelles » personnalisées. Les œuvres d’art sont reproduites au moyen d’images de très bonne qualité ; en outre, chacun des musées partenaires sélectionne une œuvre pour qu’elle soit reproduite en une image « gigapixel », qui, avec plus d’un milliard de pixels, permet de percevoir des nuances de couleurs et de trame invisibles à l’œil nu.

S’inscrivant complètement dans la mission affichée de Google, d’ « organiser et rendre accessible et utile l’information mondiale » [2], l’Art Project est le fruit de la célèbre politique des « 20 pour cent » de l’entreprise de Mountain View, qui encourage ses employés à consacrer 20% de leur temps de travail à un projet novateur les intéressant particulièrement [3]. Le 3 avril 2012, Google a annoncé une expansion importante du projet, grâce à la signature de partenariats avec 151 institutions d’art dans une quarantaine de pays – du musée d’art islamique de Doha, au Qatar, à la Rock Art Gallery australienne, en passant par la Maison Blanche. Avec ces nouveaux partenariats, Google souhaite non seulement enrichir son offre, mais aussi répondre à l’une des critiques récurrentes à l’égard de la première version du projet, celle d’ « eurocentrisme » et d’attention exclusive aux artefacts considérés comme « art » en Occident : le projet comporte désormais des images de graffitis, d’œuvres indigènes, d’art populaire et d’art rupestre [4].


Parmi les objectifs de l’Art Project figure au premier plan l’accès « augmenté » à l’art, qui se traduit à la fois par une plus grande facilité d’accès virtuel à des musées physiquement éloignés de l’utilisateur, et par la possibilité offerte à celui-ci de bénéficier d’une expérience visuelle de qualité supérieure. Un accès Internet suffit pour permettre à bien de gens – y compris beaucoup d’étudiants et de professeurs d’art – de visiter, sans avoir besoin de voyager, certaines des collections les plus réputées au monde. De plus, les images en gigapixels – des images composées d’un milliard d’unités de base, une quantité d’information supérieure de plusieurs ordres de grandeur à celle capturée par une caméra numérique traditionnelle – sont censées permettre une expérience visuelle « plus vraie que nature », en capturant la trame même de l’œuvre, les coups de pinceau, les nuances de couleur. Dans la plupart des cas, souligne Chad Coerver, responsable des contenus pour le MoMA de San Francisco, le Google Art Project permet d’observer l’œuvre de beaucoup plus près et de manière bien plus détaillée qu’il ne serait possible en étant physiquement présent dans le musée. [5].


Un ensemble de technologies novatrices sont utilisées dans l’Art Project. Par exemple, l’équipe a créé une version « pour intérieurs » du système de caméras à 360° Google Street View, qui capture les images souhaitées et, à l’aide du logiciel Street View et de données GPS, parvient à les relier les unes aux autres, et à les associer à des informations concernant la planimétrie du musée. La convergence entre les différents services Google est tout particulièrement à l’œuvre dans la version plus récente. Celle-ci prévoit la possibilité de transitions rapides entre l’Art Project et des ressources pédagogiques comme Google Scholar et Google Docs – l’idée est que les utilisateurs puissent en savoir plus sur un contenu particulier grâce à l’accès à des contenus externes – ou entre l’Art Project et le réseau social Google Plus, pour partager ces contenus et collaborer à leur diffusion [6]. Si les ingénieurs de Google continuent à travailler afin d’améliorer la qualité de la technologie à l’œuvre dans l’Art Project (en particulier, l’adoption de solutions spécifiques d’approche du tableau et d’expérience visuelle pour des œuvres qui, comme « Les Ambassadeurs » de Hans Holbein, nécessitent une perspective ou un point de vue particulier [7]), celle-ci fait également l’objet de certaines critiques. Par exemple, le site de deuxième génération limite l’utilisation du projet aux utilisateurs du navigateur Google Chrome, ce qui amène certains à se demander s’il y aura d’autres restrictions techniques [8].


En dehors de la crainte de quelques-uns que le Google Art Project ne finisse par remplacer les visites « réelles » des galeries d’art, beaucoup de chercheurs, professionnels et commentateurs du monde de l’art semblent apprécier la capacité des expositions en ligne à constituer des compléments plutôt que des substituts, et même à agir comme le « catalyseur » de l’attention et des envies de plus de visiteurs, qui souhaiteront peut-être se rendre en personne aux musées dans un deuxième temps. Si des recherches académiques commencent à voir le jour à ce sujet [9], le directeur de la Freer Gallery of Art de Washington, DC, Julian Raby, souligne que « loin d’éliminer la nécessité d’observer les œuvres directement, le projet augmente notre désir d’aller les trouver pour de vrai », et le chef du projet Google, Amit Sood, est le premier à reconnaître que « rien ne vaut l’expérience en personne » [10]. En France, Guy Cogeval – président des musées d’Orsay et de l’Orangerie, qui ont récemment rejoint le projet – est persuadé que les gens ne vont pas rester chez eux bien longtemps après avoir expérimenté avec Google Art Project. Il renchérit : « Je pense [que le Google Art Project] va permettre de faire découvrir nos collections » [11]. Mais il y a aussi des interprétations plus négatives de cette démarche, notamment à cause de son potentiel « prescripteur ». L’un des plaisirs d’exploration d’un musée, celui de pouvoir aller là où nos yeux nous portent et s’attarder en face de toute œuvre qui retient notre attention, nous serait interdit par le fait que « quelqu’un d’autre est en train de décider pour nous quelles images méritent d’être étudiées – une dynamique qui contredit certainement la motivation ‘démocratique’ sous-tendant le projet. En essence, l’Art Project est un outil qui permet de trier sur le volet, mais j’aimerais bien être moi-même celui qui trie » [12].


Si quelques voix relativement isolées, comme celle de M. Sooke, se lèvent pour mettre en garde contre « l’implication préoccupante de l’Art Project, c’est à dire, que dans le futur il n’y aura plus aucun besoin de visiter un musée » [13], la tendance générale semble être celle de reconnaître non seulement le potentiel de démocratisation de la plateforme dans le domaine de la culture numérique, mais aussi bien les nouvelles possibilités d’utilisation du web pour les musées qu’elle ouvre pour le futur. Nancy Proctor, responsable des relations extérieures pour le Smithsonian Institute de New York, envisage nombre d’utilisations supplémentaires de l’Art Project, qui pourrait proposer des cartes et des informations sur les musées au lieu de les faire imprimer sur papier, ou encore, permettre aux visiteurs des musées de placer leur smartphone face à une œuvre pour obtenir rapidement des renseignements à son sujet [14]. Certes, pour certaines institutions, partager avec le monde entier, au moyen de cette nouvelle plateforme, le patrimoine artistique qu’elles préservent n’est pas un engagement facile ni immédiat – et servir les intérêts du groupe Google est un frein pour certains. Roberta Smith, critique d’art du New York Times, cite l’exemple de la Tate Modern Gallery de Londres, qui a souscrit au projet mais « n’a pas téléchargé d’œuvres du tout, en offrant un tour stérile de la Turbine Hall qui, complètement vide, semble grimacer virtuellement : si vous voulez voir nos trucs, visitez notre site à nous. Et vous, vous avez envie de dire : Non merci, je suis occupée. Je suis déjà en train de nager dans l’art ici, et je n’en vois pas la fin. » [15].


Nombre de questions continuent à se poser pour que l’Art Project tienne à l’avenir toutes ses promesses. En particulier, de nombreuses questions juridiques apparaissent, notamment quant à l’inclusion des œuvres sous droits dans ce projet. On peut se demander par ailleurs si la participation à un tel projet ne risque pas de concurrencer les sites web des musées.
Reste que les internautes amateurs d’art semblent accorder beaucoup d’intérêt pour ce projet collectif, progressif et d’une complexité croissante, permettant à tout musée ou institution d’art de faire partie d’une nouvelle forme de partage de la culture numérique. Culture qui sort de l’enfance, avec un succès manifeste.

Sources et références :

[1] Jonathan Bloom, ABC, 4 avril 2012, http://abclocal.go.com/kgo/story?section=news/local/san_francisco&id=8608741
[2] Google, accédé le 25 avril 2012, http://www.google.com/intl/en/about/
[3] Jamillah Knowles, TheNextWeb, http://thenextweb.com/google/2012/04/03/googles-art-project-grows-larger-with-151-museums-online-across-40-countries/
[4] Jori Finkel, The Los Angeles Times, 2 avril 2012, http://latimesblogs.latimes.com/culturemonster/2012/04/lacma-getty-sfmoma-among-134-museums-joining-googles-art-site.html
[5] Jonathan Bloom, ABC News, 4 avril 2012, http://abclocal.go.com/kgo/story?section=news/local/san_francisco&id=8608741
[6] Nick Mediati, PC World, 1er avril 2011, http://business.highbeam.com/409748/article-1G1-253844424/google-art-project-tech-behind-scenes-extension-google
[7] Philip Kennicott, The Washington Post, 1er février 2011, http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2011/02/01/AR2011020106442.html
[8] Judith Dobrzynski, artsJournal, 3 avril 2012, http://www.artsjournal.com/realcleararts/2012/04/google-expands-art-project-but-gets-a-little-evil.html
[9] Voir par exemple http://repository.christuniversity.in/1741/
[10] Amit Sood, TED, http://www.ted.com/speakers/amit_sood.html
[11] Anaëlle Grondin, 20 Minutes, 3 avril 2012, http://www.20minutes.fr/high-tech/910257-google-fait-visiter-plus-grands-musees-monde
 [12] Alastair Sooke, The Telegraph, 1er février 2011, http://www.telegraph.co.uk/culture/art/art-news/8296251/The-problem-with-Googles-Art-Project.html, traduit par l’auteure
[13] Ibid.
[14] Nancy Proctor, Curator: The Museum Journal, 2 mars 2011, http://www.curatorjournal.org/archives/635
[15] Roberta Smith, The NY Times, 11 avril 2012, http://www.nytimes.com/2012/04/12/arts/design/google-art-projects-expanded-offerings.html

 

Crédit photo : Simon Potter / MASTERFILE