Oubliez la Pléiade passez aux Éditions Amazon !

Portrait de vsonet

Annoncée par le New York Times du 17/08/2011, la publication par Amazon du prochain livre de Timothy Ferriss, auteur américain très populaire, confirme la volonté du ‘cyber marchand’ de se positionner sérieusement dans le monde de l’édition. Avec le renforcement de cette activité d’édition, Amazon est désormais présent sur l’ensemble de la filière : des contenus, « aux tuyaux » en passant par l’ampoule et bien sûr par le compteur.

AMAZON Stop ou Encore….

Amazon vend des livres depuis 1995[1]. Aujourd’hui la société de Jeff Bezos est présente sur l’ensemble de la filière de l’édition[2]. Amazon-éditeur n’est pas un fait réellement nouveau. Dès 2009, la société acquiert les droits d’un roman autoédité : LEGACY (par Cayla Kluber), dans le cadre du programme AmazonEncore. A l’époque il s’agit finalement de l’édition d’un produit existant, à la manière dont les éditeurs dénichent aujourd’hui les auteurs de blogs littéraires ou encore de BD [voir BOULET et les NOTES édités par Delcourt][3]. Le choix de l’ouvrage avait été basé sur les notes et commentaires des clients et sur les ventes déjà réalisées, les impressions se faisant en fonction des précommandes.

Aujourd’hui Amazon est vendeur en ligne de livres, vendeur de livres au format numérique, mais également vendeur de liseuses électroniques : le Kindle et toute sa gamme, dont le dernier KLINDLE FIRE pourrait venir concurrencer l’iPad sur les contenus comme le livre, mais également la presse, la BD – dont le marché restait encore limité en raison de l’écran monochrome de la liseuse. – et pourquoi pas la vidéo avec l’ouverture de son service Cloud Drive, le rachat en 2011 de Lovefilm[4], ou encore les 13 000 films et programmes TV ajoutés au service Amazon Prime [US] ? Amazon l’éditeur vient en outre de frapper très fort dans le secteur en choisissant de publier le prochain Thimoty Ferriss[5]  « 4 hours chief », à travers sa filiale Amazon Publishing qui a récemment recruté Larry Kirchbaum, l'ancien patron de Time Warner Books. 122 livres devraient ainsi être publiés cet automne.

AMAZON EDITEUR, un concurrent hors de portée ?

La question se pose évidemment de savoir si cet Amazon Editeur viendra concurrencer -et dans quelle mesure- les maisons d’édition traditionnelles ?

Sur le livre numérique, au vu des avancées et des positions actuelles des maisons françaises, nous sommes tentés de supputer que ce concurrent pourrait rapidement prendre une très confortable avance, notamment grâce à ses clients déjà rompus à l’achat de livres en ligne, à l’acquisition et à la lecture de livres numériques.  La force de frappe de cette ex-start up est redoutable sur ce terrain-là, a fortiori avec une présence sur toute la chaîne de valeur.

Les auteurs n’étant pas forcément satisfaits des accords actuellement en cours dans la profession pour l ‘édition numérique [les chiffres déclarés sont encore divergents, mais l’on peut retenir une moyenne de 10 à 15 % du prix de vente HT [Sources SCAM], ni complètement convaincus de la valeur ajoutée de leur éditeur dans cette activité, ils pourraient être tentés d’aller se vendre à ce géant du web. [place de la toile, 29/ 03/ 2011][6]

Reste l’édition papier, [en l’occurrence le prochain livre de T. Ferriss aux éditions Amazon sera publié en version numérique et en version papier]où cette fois-ci les marques que sont les maisons d’édition pourraient représenter un véritable atout pour ces dernières. À condition de savoir les faire vivre. En effet, Amazon, au-delà du livre, excelle dans la fourniture de « tout et de n’importe quoi », de la montre en argent au puzzle, en passant par le plat à tagine. Le risque est fort pour « les éditions Amazon » de se voir étiquetées comme de le tout-venant de l’édition, au moins tant que toute une génération de lecteurs réguliers [7]  n’aura pas renoncé à prêter à attention au travail des (bons) éditeurs.

OUI MAIS…. FINALEMENT QUI SE SOUVIENT DU PRODUCTEUR DES CH’TIS ?

Mais n’allons pas trop vite en besogne. Au-delà d’une question de génération, qui se posera forcément et se pose déjà, comme le constate le rapport Nieman sur les e-readers[8],  si l’on regarde les Best Sellers de ces dernières années (Dukan par exemple qui compte 3 des 4 meilleures ventes de 2010, avec un cumul de 1 432 000 ex[9]) on peut se demander combien, parmi les acheteurs, se sont posés un instant la question de savoir qui était l’éditeur, celui qui avait déniché une idée, un auteur, fait un pari, engagé des frais de fabrication, de promotion ? Peu me répondrez-vous. Et vous n’avez sûrement pas tort. Tout comme très peu d’entre nous se sont souciés de savoir qui était le producteur de Titanic. Une campagne de promotion puissante, une belle histoire, des beaux acteurs connus, et pour les plus cinéphiles le nom d’un réalisateur, nous ont été gracieusement fournis pour que, devant les salles nous fassions –massivement-le bon choix[10].

À ce jeu-là, en France en tout cas, quelle maison d’édition pourra faire le poids face à un géant du Web marchand, de la distribution de contenus et de la vente de terminaux ?

Amazon, comme éditeur pourrait alors se prêter au jeu du bestseller et appliquer la loi de Pareto tout en maintenant une position stratégique sur la longue traîne qui a fait son succès[11].  Sur le marché des terminaux multimédia mobiles, la bataille se jouera de plus en plus sur l’importance et la richesse des catalogues, quels que soient les contenus. Amazon éditeur pourrait alors nous permettre de redécouvrir des œuvres qui ne sont plus publiées, des premiers romans, de voire circuler de nouveaux des œuvres cultes ou difficiles d’accès parce que le risque lié à leur édition sera amoindri par la possibilité, par exemple de n’imprimer qu’à la demande.

Nous serions même tentés de prédire un « Grouponning » de livres ! En effet, Amazon une fois éditeur a tout à loisirs de fixer lui-même ses prix de ventes. Ce prix serait certes unique, mais fixé par le géant de la distribution il risque de dumper violemment le marché…. Le système Amazon de recommandation [basé sur les achats des autres clients et sur les achats et visites précédentes du client]pourrait alors très bien se tourner vers un Groupon de l’édition où le prix du livre serait indirectement fixé par [les acheteurs] le lecteur. Serait-ce un mal ? Il est trop tôt pour en juger.

Reste que les libraires auront encore leur mot à dire sur la présence ou non des œuvres d’Amazon Publishing sur leurs rayonnages. « Some independent bookstores have already said they do not intend to carry any books from the retailer, not wanting to give a dollar to a company they feel is putting them out of business »[12].Tout autant que les exploitants de cinéma peuvent refuser peuvent refuser de programmer Avatar.

HEUREUSEMENT IL RESTERA LES BIBLIOTHEQUES ….

Il manquait un maillon à la chaîne d’Amazon pour affirmer sa position dans le domaine du livre : la bibliothèque de prêt. Voilà qui est chose faite depuis le 3 novembre 2011[13]. Si les conditions des emprunts gratuits de e-books sont encore restrictives, cette dernière annonce effraye encore un peu plus les éditeurs traditionnels, qui y voient un terrible manque à gagner, y compris pour les fonds de catalogue papier. Aujourd’hui, si quelques-uns participent, les six plus importants éditeurs américains ont refusé.

Cette dernière manœuvre de diversification du catalogue coïncide avec la très prochaine mise sur le marché du Kindle Fire prêt à concurrencer l’iPad sur le marché des tablettes et sur la bataille des catalogues de contenus. Au même moment, Apple devient Kiosquier et propose l’abonnement à des titres de presse quotidienne et magazine pour ces smartphones et tablettes. Mais là encore Amazon rebondit et propose lui depuis quelques jours les titres de la presse quotidienne nationale qui refusent encore de pactiser avec le kiosque Apple en raison de la marge prise par ce dernier sur les abonnements [et qui fait que l’utilisateur français n’a pour le moment accès qu’à des titres étrangers].

La France n’est encore qu’à peine concernée, mais l’Histoire nous a montré qu’aucun Mur de l’Atlantique n’était infranchissable ! Cela nous promet de belles batailles inter et intra professionnelles. A suivre…

[1]Amazon was founded in 1994 and is headquartered in Seattle, Washington. It has direct international operations in the United States, Canada, France, Germany, Japan, and the United Kingdom. (CrunchBase)

[2]Amazon Publishing est la branche d'édition américaine de la firme du magnat Jeff Bezos.

[4]Société européenne de location de films

[5]Timothy Ferriss dirige une entreprise multinationale et est professeur invité à l'université de Princeton (l'entreprenariat comme vecteur d'un nouvel art de vivre). Il est connu comme le « gourou du développement personnel » à travers ses des best-sellers « La Semaine de quatre heures » et « Le Corps de quatre heures ».La première édition de La Semaine de 4 heures lui a valu d'être classé parmi les best-sellers aux USA et publié dans 35 pays.

[7]DONNAT 2009 – Les pratiques culturelles des Français à l’ère numérique, La découverte- Ministère de la culture et de la communication.

[8]Ce rapport de 2003 par Thomas Souto Correa suggère  que ‘kids coming to this world will read much more through eletronic device than the paper’

[9]Service du livre et de la lecture (2011) , observatoire de l’économie du livre, chiffres clés 2009-2010

[10]Titanic en 1998 avait cumulé plus 20 millions d’entrées avec 564 copies France –Sources CBO-boxoffice

Commentaires

Portrait de Ethanaul

La concurrence existe lorsqu'un même produit est vendu aux mêmes personnes par deux (ou plus) marchands. Or, les e-readers purs sont assez peu nombreux.

La plupart des personnes utilisant des ebooks sont des lecteurs passionnés pour qui rien ne remplace le papier et qui veulent avoir une version facilement transportable. Les autres lecteurs étant ceux qui ne peuvent pas utiliser de livres "standard".

Je suis moi-même un grand lecteur, et parfois e-reader (merci les transports en commun), lorsque je n'ai que la version électronique d'un livre c'est qu'il ne m'a pas plus et que je ne vois pas l'intérêt d'encombrer ma bibliothèque (réelle) d'un ouvrage que je ne relirai surement pas, hors circonstances exceptionnelles. Je n'ai d'ailleurs pas acheté de liseuse.

Pour moi, un e-book, c'est comme une musique sur deezer ou spotify, c'est une version d'essai avant de savoir si j'achète ou pas la "vraie" version, avec le boitier et un disque que je peux manipuler. Maintenant, je suis peut-être d'une génération attachée au matériel, des plus jeunes seront certainement d'un avis différent. Si tant est que les jeunes lisent encore...