Ni près, ni loin : Note sur la distance dans les réseaux

Portrait de paul.mathias

Le cyberespace n’est pas un espace, c’est un flux. Fausse métaphore, donc, dont la pensée s’accommode comme s’il était naturel et spontané de faire le point malgré les contours erronés des mots et de leur usage. Mais, sans espace, le numérique est aussi sans distance : de Combourg à Guermantes ou de Sérendip à Yoknapatawpha, les datagrammes ne circulent pas en fonction des lieux traversés mais en fonction des machines sollicitées, de routeurs interconnectés et de calculs d’optimisation des transferts de données.

Aussi, au point de vue des réseaux, la notion de « distance » n’a-t-elle, pour ainsi dire, aucun sens. Car c’est plutôt en termes de temporalité et de vélocité que se déclinent nos pratiques réticulaires, prises entre d’insensées exigences d’instantanéité et la sourde conviction que de telles exigences sont vaines ainsi que passablement dénuées de sens.
À moins qu’il ne faille, précisément, cultiver la métaphore : « distance » ne serait pas une notion spatiale, ce serait une perspective herméneutique sur l’entrelacs des significations et l’extrême confusion qu’y entretiennent les réseaux et la concomitance des flux sémantiques. Mais quel sens faut-il alors accorder à cette « perspective herméneutique » et y a-t-il là autre chose qu’une manière de parler et une catégorie valise ?

Figures de la distance

Au sens non pas réel mais figuré, « distance » exprime un rapport aux idées, aux discours, au partage de la parole et de l’intelligence. Mesurer une distance, c’était autrefois aller de ville en ville et passer de province en province. En même temps que de nouveaux paysages se dessinaient à l’horizon, de nouvelles manières d’être et de faire surgissaient, d’autres usages, d’autres nourritures, d’autres accoutrements. Avec cette altérité coïncidaient évidemment d’autres langues, le Périgourdin ou l’Allemand ne se côtoyait pas, ils se faisaient suite tandis que l’un se faisait oublier dans l’expérience de l’autre. Le regard et la pensée avaient ainsi le temps de s’accommoder des changements qu’ils voyaient se produire devant eux et, dans le même temps, ils s’enrichissaient de la « distance » que, précisément, ils venaient à s’assimiler en la réduisant intellectuellement. Or, le milieu réticulaire, à la fois nébuleux et saturé dans lequel transitent, se rencontrent et se disséminent nos paroles et nos jours rompt avec cette logique de la succession, de l’assimilation, de l’oubli momentané et de la découverte inattendue.

Ce qui se tenait donc à distance, autrefois, s’étale désormais sous nos yeux, par la vertu des réseaux, disponible en son étrangeté et, précisément, plutôt disponible et manipulable qu’étranger et surprenant. Car l’altérité suppose le parcours, une manière d’histoire et de distanciation assumée, peut être, à échéance, résorbée. Déclinée en termes d’instantanéité et de disponibilité, la distance que continue d’évoquer l’origine extrêmement diverse des objets de sens auquel nous confrontent les réseaux signifie une profonde confusion des catégories du « proche » et du « lointain », du « familier » comme de « l’étranger ».

Dans sa forme numérique, la distance est un fantasme. En vérité, où que se situe la source des informations auxquelles nous nous exposons, elles sont toutes là-devant, accessibles au moindre effort, offertes à la paresse même. Au risque de la contradiction, « distance » signifie alors « proximité ». Tout le dicible, pour ainsi dire, est à portée de requête. Nous pouvons ainsi nous familiariser sans effort avec les musiques du monde, des imaginaires disparates, avec les idéaux les plus insensés. Seulement, que signifient exactement « se familiariser » et « proximité » ? Il n’est nullement question, ici, d’identité, et l’étroitesse de l’espace numérique cerclé par l’écran informatique n’implique nullement l’indifférence à la différence.

Dans la banalité du geste consistant à manipuler les outils numériques et à en exploiter les ressources, on réalise que la concomitance des étrangetés – le monde des autres réduit à l’écran propre – s’accompagne immanquablement d’une irréductible distance entre tel contenu sémantique et tel autre et, plus profondément encore, entre tel système de valeurs auquel on tient plus ou moins fermement et l’altérité sémantique, le monde des discours auxquels on est, délibérément ou non, exposé et confronté. Autrement dit, la réduction des distances en termes d’espace n’induit nullement celle des distances en termes de significations.

Problèmes

En son fond, et dans le contexte du cyberespace, la question de la distance est une question à double détente : c’est celle de la transcendance, et c’est celle de la censure.
« Transcendance » ne s’applique ni au divin, ni au sacré, mais tout simplement à l’inouï, à ce qui stupéfie, insupporte et nous jette parfois aux confins de l’inassimilable. La violence, l’horreur, la tristesse, la mauvaise foi, une pensée délibérément fourvoyée, complaisante et pétrie de ressentiment sont autant d’expériences limites que provoque ou dont ne protège pas la pratique la plus ordinaire des réseaux. Pour substituer le psychique au topographique, on dira sans exagération que l’expérience de la distance, dans le cyberespace, c’est l’expérience d’un « Ça » entretenu et fortifié par la vide neutralité des circuits imprimés et des barrettes de silicium qui lui garantissent sa pérennité. Et tout comme nous nous accommodons, individuellement, des troubles de notre désir, nous nous accommodons, collectivement, de l’inquiétante étrangeté de notre intelligence collective.

En personne, mais aussi socialement, les troubles du désir sont assujettis à la sanction de l’ordre. Quand il n’est question que de mots, voire d’images ou de sons, une censure, forte ou légère, suffit à la cause. Toutefois, en interdisant et en niant la possibilité même de la chose abhorrée, la censure non seulement réduit, mais efface bien plutôt la distance à laquelle on se tient d’elle. Opération « abstraite », pourrait-on cependant dire : rompant le lien à l’interdit, elle n’en annule pas la puissance, elle oblitère momentanément toute relation effective à lui. « Concrètement », donc, la censure n’abolit pas la distance à l’insupportable et, par voie de conséquence, elle n’abolit pas plus l’insupportable lui-même.

Aussi faut-il contrer les voies de l’indécence par les voies de l’indécence. Quand le ressentiment vient saturer la réflexion, il faut à la réflexion donner les moyens de saturer le ressentiment. À la voix qui porte l’odieux s’opposera la voix qui porte la dignité. Le cyberespace n’est pas un espace, c’est un flux. Il implique des significations et une manière de pollinisation (1) des significations, que le sens se disperse et féconde au-delà de lui-même, non tant parce qu’il est sens que, précisément, parce qu’il se disperse. Il est par conséquent vain de chercher à se tenir à distance de l’inadmissible, il faut, dans la proximité, l’éprouver, le saturer, le recouvrir enfin d’un incessant travail des valeurs et d’un intransigeant partage de leur vérité.

Cheminer

Le parcours des distances, sur les réseaux, est sémantique. Toute proximité se traduit en termes de connivence, d’accord ou, peut-être plus ordinairement, de répétition et de réplication, de dissémination plus ou moins automatique du même. L’éloignement, quant à lui, se dit en termes de discussion et d’argumentation ; à moins que ce ne soit de négation technologique – coupure des sources de l’information – ou de saturation des serveurs – attaques en « déni de service (2) » , surinvestissement de forums, etc.

La problématique réticulaire de la distance se situe ainsi au-delà de toute alternative du « local » et du « global », dans une géographie des idées plutôt que dans celle des lieux. Mais aussi, une telle « géographie » s’apparenterait bien plutôt à une idéologie. Entendons : le mot désigne non pas des amalgames d’idées qui circuleraient en masse et infléchiraient aveuglément nos comportements, mais un « dire » actuel et effectif d’une communauté humaine de plus en plus interconnectée en son élocution permanente et en son écriture numérique.

Le problème de la distance, cela à toujours été de la franchir : à pied ou à cheval, en char à bœufs ou en aéroplane. Celui de l’idéologie numérique, c’est désormais de la calculer et d’en extraire des résultats. À quel effet ? Savoir ce que pensent les utilisateurs de Facebook ? De Gmail ? De Yahoo ? Non pas ce qu’ils pensent, mais plutôt ce qu’ils font de ce qu’ils pensent et, principalement, ce que vaut ce qu’ils font de ce qu’ils pensent. La marchandisation des idées serait-elle donc la figure ultime du « commerce des hommes » ? Quand on s’en convaincrait, les idées les plus fécondes que portent les réseaux n’en restent pas moins autant de chemins qui, Dieu merci, ne mènent nulle part.

 

(1) Très juste, la métaphore est due à Vincent Petitet.

(2) Désigne un procédé consistant, par la multiplication artificielle des requêtes effectuées sur un serveur, à le mettre hors d’atteinte et d’usage.

 

Crédit photo : Nils Hendrik Mueller / Cultura Creative / Masterfile