L’essor des radios en ligne

Portrait de francesca.musiani

Une pratique de distribution et consommation de contenus radiophoniques serait « en train d’exploser sous nos yeux » [1] : il s’agit de la radio par Internet. Aussi appelés webradios, ou radios en ligne, nombre de services audio transmis via le « réseau des réseaux » continuent à voir le jour ces dernières années, et occupent une place toujours plus importante dans l’industrie des contenus numériques. Un rapport de recherche récent d’Edison Research et Arbitron note que plus de 100 millions d’Américains accèdent désormais régulièrement à une radio en ligne, et que cette tendance ne se limite pas au territoire états-unien [2].

Les radios en ligne peuvent mêler à la fois podcasting (permettant la mise à disposition des contenus audio et vidéo, que l’internaute peut consommer au moment où il le souhaite) et webcasting (qui consiste en un flux continu de contenus sur Internet qui ne peut pas être mis en pause ou arrêté). Le webcasting se rapproche donc plus des canaux radio « traditionnels » que des services proposant une sélection de contenus numériques à la demande, consultables par chaque utilisateur au moment souhaité. Certaines sources distinguent de plus le webcasting, qui concerne des radios diffusées uniquement sur le web, du simulcasting, qui consiste en une diffusion des programmes d’une radio hertzienne en « simultané » sur Internet [3].

Bien que plusieurs services de radio en ligne soient associés à une station ou à un réseau radio traditionnel, de plus en plus de stations comptent exclusivement sur l’Internet pour toucher leur public, et sont de ce fait accessibles partout dans le monde. Néanmoins, des groupes audiovisuels tels que la RAI, le service audiovisuel public italien [4], ou encore CBS Radio aux Etats-Unis [5] limitent l’accès à certains contenus au pays d’origine, pour des raisons qui ont trait aux types de licence qui régulent l'écoute de morceaux musicaux ou de spots publicitaires. Cette caractéristique « globale » fait que les webradios sont particulièrement appréciées des expatriés, car elles leur permettent aussi bien d'avoir un lien avec leur pays d’origine, que de découvrir la langue et la culture de leur pays d'accueil [6].

Les premiers rapprochements entre le hertzien et le web permettent de situer la naissance de la radio en ligne en 1994. En novembre de cette année, la start-up Starwave diffuse, pour la première fois exclusivement sur l'Internet, le concert en direct du groupe rock Sky Cries Mary [7], précédant d'une semaine seulement la diffusion, soutenue par des moyens techniques d'une ampleur bien différente, un concert des Rolling Stones. Mick Jagger remercie à cette occasion tous ceux qui ont « grimpé dans l'Internet cette nuit » [8]. En novembre de cette même année 1994, WXYC, basée à Chapel Hill, en Caroline du Nord, devient la première station radio traditionnelle à annoncer la diffusion parallèle de ses émissions en ligne, grâce au logiciel CU-SeeMe créé à l'université de Cornell [9]. Voice of America a, de son côté, été la première radio d’information à proposer un programme d’actualités mis à jour en permanence sur l'Internet [10].

Moment crucial pour le développement et l'essor de la radio en ligne, en 1995,  Progressive Networks (actuellement RealNetworks, Inc.) offre la possibilité de télécharger librement sur son site le logiciel Real Audio, destiné à la compression et diffusion en direct sur l'Internet de contenus numériques audio. Produit agile, facile à utiliser et de bonne qualité [11], RealAudio incite nombre d'acteurs importants, comme Microsoft, à développer leurs propres versions de ce logiciel et à les mettre à disposition gratuitement [12], en favorisant la prolifération de stations radio basées uniquement sur le Web. L'attention des médias et des investisseurs ne tarde pas à se manifester : naissent SonicWave, la première station radio américaine diffusée sur Internet 24 heures sur 24, et son équivalent européen Virgin Radio London [13]. Les géants du Web ne restent pas indifférents à ce secteur foisonnant – Yahoo ! rachète en 1999 la prometteuse station web Broadcast.com pour la somme de 5,7 milliards de dollars [14]. Au fur et à mesure que les ressources informatiques, la bande passante notamment, deviennent moins coûteuses, les années 2000 sont marquées par une amélioration importante de la qualité des flux audio, jusqu'à la situation actuelle où la plupart des stations radio en ligne proposent une qualité audio qui se rapproche de celle d'un CD [15].

Pour les webradios, il s'agit maintenant de valoriser l'originalité permise par les supports informatiques et la plasticité du réseau, tout en sachant mettre à profit l'héritage de la radio classique. Plusieurs radios en ligne ne parviennent pas à se détacher de leurs modèles hertziens, se réduisant essentiellement à des supports de diffusion supplémentaires pour des services et stations AM/FM existants. Mais pour beaucoup de stations « classiques », le fait de monter sur le web est en soi un vecteur de transformation. Certaines d’entre elles ont introduit une série de dispositifs qui viennent interroger leur propre modèle: par exemple, l’ajout des images aux émissions, et le fait que celles-ci soient désormais très souvent filmées. Dès lors, on peut se demander pourquoi cette radio filmée ne serait pas définie comme de la télévision ?[16] Par ailleurs, nombre de pure players maîtrisant techniquement les usages et les supports de la radio numérique, ne se sont pas encore totalement appropriés le savoir-faire radiophonique et l’art de bien « raconter des histoires » [17] et cherchent encore leur place au sein d’un panorama très diversifié.

Certains cas particulièrement novateurs se développent en parallèle, en contribuant à la spécificité des webradios et en valorisant les apports de ce format : c'est le cas par exemple des « smart radios », telles que  Last.fm, Musicovery ou, pour les Etats-Unis, Pandora [18]. Hébergées exclusivement sur Internet, les smart radios permettent de nouvelles approches pour l'écoute de musique. Contrairement aux webradios qui diffusent les mêmes contenus de manière simultanée auprès de tous leurs auditeurs, les smart radios permettent de personnaliser le programme de diffusion pour chaque utilisateur. Pandora a été l’une des radios pionnières en la matière. A ses débuts il y a dix ans, cette petite start-up basée à Oakland, a recruté plusieurs « musicologues » pour analyser des morceaux de musique, et les « décomposer » et recomposer en des centaines d'échantillons. Les données qui en ont résulté ont ensuite été déversées dans l'algorithme crée par Pandora, avec l’objectif de guider, grâce à cet algorithme, l’utilisateur vers la musique qu'il aime. La condition à cela ? Que nos morceaux de musique préférés puissent être réduits en pièces détachées – et « reverse-engineered », c’est-à-dire en découvrir les principes, l’essence, à partir de ces composantes [19].

Tout comme le « filtrage collaboratif » à la base du système de recommandation d'Amazon, dont on a déjà parlé [20], l'algorithme de Pandora puise dans les théories « sociales » de la détection automatique des préférences et des affinités, cherchant à connecter une personne avec ses goûts, sur la base des relations déjà établies entre personnes avec des goûts similaires. Nombre de radios en ligne se sont inspirées de ce principe, comme par exemple Mog, 8tracks et plus récemment encore Google Music. [21] D’autres, ont décliné le concept de la smart radio sous des formes différentes : par exemple Musicovery propose à l’internaute de choisir une ambiance à laquelle correspondent des titres de musique et associe pour la personnalisation de ses radios des critères musicaux, sémantiques et d’affinités. Ces différents services peuvent légitimement revendiquer d'être en train de changer la manière dont les gens écoutent de la musique.

Tout semble indiquer que la popularité des radios en ligne ne cesse d'augmenter, et de s’accélérer. Les revenus du streaming radio sur Internet, basés sur la publicité (free-with-ads) et les abonnements premium [22], ont grimpé de 50 à 500 millions dans l'espace de quatre ans, de 2003 à 2006 [23]. Plusieurs rapports d’étude proposent des résultats qui vont dans la même direction. En 2007, Bridge Ratings & Research estime que 19% des Américains de 12 ans et plus écoutent des stations radio basées sur le Web [24]. En 2008, un rapport d’étude publié par Arbitron et Edison Research montrait qu’entre un et deux Américain sur sept, dans la tranche d’âge 25-54, écoutaient une radio en ligne au moins une fois par semaine [25]. La version 2012 du rapport note que désormais plus de 100 millions d’Américains, « presque 40% de la population âgée de 12 ans et plus », accèdent régulièrement à une radio en ligne [26].

La question centrale qui se pose à présent est la suivante : le secteur de la radio en ligne peut-il soutenir, d’un point de vue économique, une croissance si importante – par des modèles économiques viables et durables ? En dépit de leur potentiel novateur, les radios en ligne doivent encore faire la preuve de leur modèle économique. D’une part, pour attirer davantage d’auditeurs, ces radios en ligne doivent monter en puissance et enrichir leur « catalogue », ce qui implique d’augmenter les fonds consacrés aux droits de diffusion [27]. D’autre part, elles ne se substituent pas à la radio classique : l’un des principaux résultats de la recherche Arbitron/Edison est que chaque semaine, 87% des Américains qui accèdent à une radio en ligne, ont aussi écouté une radio « traditionnelle » sous une forme ou une autre [28].

Si ce phénomène est peut-être l’illustration la plus récente d’une tendance commune aux « nouveaux médias » – s’inscrire dans une dynamique d'adaptation, d'absorption et de continuité par rapport à leurs prédécesseurs, plutôt que de s’y substituer – les questions qu’il ouvre pour les futurs développements de la radio en ligne n’en sont pas moins intéressantes. Est-on en train d’assister à la création du « paysage médiatique le plus imbriqué et redondant de l’histoire » [29], ou à l’essor d’un format avec ses spécificités ? La valeur ajoutée des webradios sera-t-elle de construire sur l’héritage des radios « classiques » et de le valoriser grâce au numérique, ou bien de se lancer dans des directions inédites, comme l’ont fait les smart radios ? Seul le temps, et les expérimentations de pratiques et modèles économiques en cours dans le secteur, nous le diront.

 

Références

[1] Digital Music News (10 avril 2012). More Than 100 Million Americans Now Listen to Online Radio... [http://www.digitalmusicnews.com/permalink/2012/120410radio]

[2] Tom Webster (10 avril 2012). The Infinite Dial 2012: Navigating Digital Platforms. Arbitron/Edison Research. [http://www.edisonresearch.com/home/archives/2012/04/the-infinite-dial-2012-navigating-digital-platforms.php]

[3] Rapport « Création et Internet » de Zelnik, Toubon et Cerutti, janvier 2010, [http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/104000006/0000.pdf]

[4] http://www.tvdream.net/popolari/rai-uno-in-diretta-streaming/

[5] Jennifer Lane (17 février 2010). Does It Make Sense to Block Listeners Outside the US From Streaming? [http://audio4cast.com/2010/02/17/does-it-make-sense-to-block-listeners-outside-the-us-from-streaming/]

[6] Digital Music News, cit. et http://www.expatchart.com/

[7] http://www.mediacast.com/ et http://en.wikipedia.org/wiki/Internet_radio

[8] Peter H. Lewis (8 février 1995). Peering Out a 'Real Time' Window [http://www.nytimes.com/1995/02/08/business/business-technology-peering-out-a-real-time-window.html?pagewanted=2&src=pm]

[9] Tim Dorcey (1995). CU-SeeMe Desktop Videoconferencing Software. Connexions, 9 (3) [http://ipsix.org/source/dorcey.html]

[10] Chris Kern (2006). Voice of America : First on the Internet [http://www.chriskern.net/history/voaFirstOnTheInternet.html]

[11] Joshua Quittner (1 mai 1995). Radio Free Cyberspace. Time [http://www.time.com/time/magazine/article/0,9171,982874,00.html]

[12] http://en.wikipedia.org/wiki/Windows_Media_Audio

[13] Adam Bowie (26 septembre 2008). A Brief History of Virgin Radio [http://onegoldensquare.com/2008/09/a-brief-history-of-virgin-radio-by-adam-bowie/]

[14] Yahoo! Media Relations (20 juillet 1999). Yahoo! Completes Broadcast.com Acquisition [http://docs.yahoo.com/docs/pr/release343.html].

[15] Will Spencer (n. d.) How to Listen to Radio Online [“Sound Quality”. http://www.tech-faq.com/how-to-listen-to-radio-online.html]

[16] Discussion de l'article de Digital Music News, cit. Merci à Cécile Méadel pour le complément d’informations sur l’introduction de l’image dans les émissions radio.

[17] http://www.prismeaidees.net/jean-marc-galan/

[18] http://www.pandora.com/[Les services de Pandora ne sont pour le moment pas accessibles aux auditeurs situés en dehors des Etats-Unis, France comprise. Des négociations seraient en cours pour une exploitation des droits dans plusieurs pays.]

[19] Rob Walker (14 octobre 2009). The Song Decoders. New York Times. [http://www.nytimes.com/2009/10/18/magazine/18Pandora-t.html?pagewanted=all]

[20] http://labs.hadopi.fr/actualites/bienvenue-sur-votre-amazon-les-systemes-de-recommandation-douvrages

[21] Rob Walker sur le NY Times, cit.

[22] FutureSource Consulting (4 avril 2011). Internet Radio: New Business Models Will Define Growth [http://www.widepr.com/press_release/10673/internet_radio_new_business_models_will_define_growth.html]

[23] Olga Kharif (7 mars 2007). The Last Days of Internet Radio? Bloomberg Businessweek [http://www.businessweek.com/technology/content/mar2007/tc20070307_534338.htm]

[24] Ibid.

[25] Joe Lensky et Bill Rose (24 juin 2008). The Infinite Dial 2008: Radio's Digital Platform. Arbitron/Edison Research [http://www.arbitron.com/downloads/digital_radio_study_2008.pdf]

[26] Tom Webster, cit.

[27] Digital Media News, cit.

Plus largement, ont émergé avec les webradios, des questions autour de la rémunération des ayants droit (voir par exemple à ce sujet Edition Multimedi@ n°58 du 28 mai 2012).

[28] Tom Webster, cit.

[29] Digital Media News, cit.

Crédit photo : Dave and Lee Jacobs / MASTERFILE

Commentaires

Portrait de Damien BIZEAU

(j' ai acheté en 2011 a prix relativement élevé une radio high tech de qualité pour stations de radio en ligne et je me délecte quand je peux me brancher sur des stations aux USA comme Classical WETA). Il y a effectivement la possibilité d'écouter directement à partir du web tous types de stations de radio depuis longtemps et il est indéniable que pour un français de l'étranger cela procure immédiatement une sensation de lien fort avec son pays d'origine lorsqu'il peut se connecter à NRJ ou Skyrock par exemple depuis le Moyen Orient ou tout autre terre lointaine de la France depuis un simple ordinateur relié à Internet. Votre article relativement "technique" m'a semblé important à essayer de bien saisir, certains détails de son contenu semblent tout à fait importants.