Le paradoxe ubiquitaire

Portrait de paul.mathias

Si la majeure partie de ce qui se crée sur le Web et, plus généralement, sur les réseaux numériques, demeure inerte et insignifiant, le principe en est d’une fécondité sidérante : réplicables, volatiles, appropriables et altérables, toutes les créations numériques sont virtuellement en mille « lieux » distincts, intégralement reproductibles ou manipulables, à la fois proches de leurs auteurs et de leur « vie », et parfaitement ubiquitaires, éparpillées comme autant de graines pollen prises dans les variations des vents télécommunicationnels. Livres, disques, images, nos œuvres matérielles sont certes fécondes des sentiments, du plaisir ou des idées qu’elles suscitent parmi ceux qu’elles touchent. Mais elles ne sont pas ubiquitaires, parce qu’elles n’expriment pas, en tout lieu et en même temps, cette puissance de faire si propre aux œuvres numériques.

Celles-ci ne sont en effet pas closes sur elles-mêmes et localisées, une fois pour toutes construites et données, tantôt ici, tantôt là. Elles sont fondamentalement processuelles et renvoient à un ensemble d’opérations ne s’effectuant que sous la condition d’être requises, actualisées, mises en œuvre non seulement par un opérateur, invariablement distant de leur auteur initial, mais également par toute une série de médiations informatiques et technologiques dont la localisation est indépendante des fonctions qu’elles remplissent : l’œuvre numérique n’est pas « là-devant », sur la machine et l’écran qui l’exposent, le plus souvent elle est au croisement de machines et de routeurs, de fonctions algorithmiques diverses et qui, de façon congruente, produisent l’effet œuvre auquel assiste l’usager : un texte sur les réseaux sociaux, une mélodie en streaming, une vidéo sur YouTube, etc.

Paradoxalement, les œuvres numériques n’existent pas par elles-mêmes, elles ne viennent à prendre leur consistance qu’au moment seulement où elles sont mises à l’épreuve, algorithmiquement, non par un spectateur passif, mais par un ensemble complexe de machines et d’applications dont l’usager final n’est l’opérateur qu’occasionnellement.

 

La dissémination

Une œuvre numérique est en effet un objet de sens, quelque chose qui porte des intentions plus ou moins claires et maîtrisées, mais qui n’est pas identifiable à son apparence d’usage, mélodie musicale, couleurs d’une image, signification textuelle. Elle s’étend aux opérations qui, littéralement, la mettent en œuvre, et elle intègre inévitablement les instructions lui permettant de devenir ce qu’elle est, celées dans des « en-têtes » que « lisent » les programmes informatiques. Ainsi, non seulement elle est par le moyen de ces instructions, mais elle est, au moins partiellement, cet ensemble d’instructions que nécessite l’expérience qu’il devient possible d’en faire – d’écoute, de lecture, etc. – et qui participent à son exposition.

De fait, un CD-ROM ne « contient » pas de la musique susceptible d’être jouée par un lecteur de salon ou par un ordinateur. Il comporte un certain nombre d’instructions qui, s’ajustant à d’autres instructions qui les actualisent, deviennent pour le temps de la manipulation numérique que nous en faisons une séquence sonore provoquant une expérience esthétique déterminée. Le lieu de l’œuvre n’est donc pas son support, comme le livre reste le lieu du roman ou la toile celui de la peinture. Le lieu de l’œuvre numérique n’est en vérité plus tout à fait un lieu, il est un moteur, un ensemble de processus s’opérant dans le cœur de machines de natures relativement diverses, de plus en plus souvent interconnectées, mais toutes, invariablement, comportant des fonctions applicatives interopérant avec l’œuvre qu’elles actualisent. Ainsi, à l’espace des œuvres matériellement constituées, l’écosystème numérique a substitué une dynamique des flux algorithmiques et, avec elle, un mode d’être ubiquitaire pour des œuvres elles-mêmes devenues immatérielles.

Effectivement, d’une manière ou d’une autre, pour « faire exister » comme œuvre une œuvre numérique, la part mobilisée du complexe informatique excède largement les instructions relatives à la composition même d’une telle œuvre : un son ou une image ne comprennent pas seulement les instructions relatives au son ou à l’image, mais celles aussi relatives à leur lisibilité en tant que telles. Du même coup, ils sont absolument dépendants de processus excédant leur localisation propre et qui les calculent pour les faire apparaître ce qu’ils sont, mélodie ou couleur.

En ce sens, une œuvre numérique n’existe ou n’est par conséquent susceptible d’exister qu’à la fois partout etnulle part. « Partout », dans la mesure où les données binaires qui la constituent sont transférables d’un point à un autre d’un réseau quelconque, sans altération notable de leurs propriétés sémantiques, graphiques ou sonores, et selon des logiques qui ne tiennent pas à ces œuvres mêmes, mais au hasard des expériences et des demandes qui en conditionnent la circulation. Et « nulle part », au sens où aucun serveur, aucun lieu d’hébergement n’est pour chacune d’elles un lieu propre, mais lui-même, principalement, une série d’instructions transitoires faites pour conserver, transférer, voire détruire tout ou partie de ce qui constitue l’œuvre en son état actualisable. Les œuvres numériques ne sont pas tantôt partout, tantôt nulle part, mais elles sont tout uniment et partout, et nulle part.

 

Renversement du pour au contre

La dissémination virtuellement infinie des fichiers numériques induit un singulier effet en retour. Effet double, de facilitation, d’une part, de traçabilité, d’autre part.

La démultiplication des lieux d’hébergement des fichiers informatiques, l’inexistence de lieux propres aux œuvres numériques ont pour première conséquence la multiplication des voies d’accès aux ressources et leur inévitable redondance. Leur partage devient, du même coup, « naturel ». Cela ne signifie pas qu’il doive se faire au mépris de toute règle préexistante, notamment juridique. En revanche, il en résulte une expansion exponentielle du graphe d’accessibilité des objets de sens qui forment la matière des réseaux : les chemins vers les œuvres numériques se démultiplient, se recoupent, se dédoublent et garantissent ainsi, mécaniquement, l’accès que nous pouvons avoir à elles. Leur ubiquité n’est donc pas un simple effet technique de dissémination, c’est la marque d’une expérience réticulaire sécurisée, c’est-à-dire offrant les meilleures garanties d’un usage réussi et fécond des réseaux.

Mais – et c’est le second point – un fichier n’est pas seulement un fichier, ce n’est pas seulement un ensemble de données opérables, c’est aussi le point de convergence d’un ensemble de requêtes formant, précisément, notre expérience réticulaire. Le son est requis, l’image est requise, le texte est requis. Cela signifie que, en quelque lieu qu’ils soient hébergés, ils sont la médiation par laquelle une expérience réticulaire devient visible, enregistrable et interprétable, en un mot : appropriable – par des fonctions algorithmiques et des machines sans lieu propre, dont la localisation est fonctionnelle plutôt que géographique et donc elles-mêmes ubiquitaires.

Le paradoxe, donc, c’est que l’ubiquité ne constitue pas une propriété des seules œuvres numériques, elle caractérise également, et même au premier chef, le principal des requêtes qui les sollicitent et qui les actualisent. Non pas, cependant, au sens où elles se dissémineraient elles-mêmes dans toutes les directions ; au sens plutôt où chaque requête est pour ainsi dire aspirée dans de vastes processus de calcul et de traitement statistique destinés à la qualifier, à la profiler, à l’intégrer à des modèles identificatoires diversement exploitables.

L’ubiquité, dans les réseaux, a ainsi partie liée à la formation et à la formalisation des identités. Constituant une vaste fabrique identitaire, les automatismes algorithmiques partent d’individualités et d’expériences locales et singulières pour aboutir à des profils généraux et à des personnalités-types, délocalisées, homogènes aux territoires abstraits du commerce mondial et strictement fonctionnalisées. Sont ainsi ubiquitaires non pas les usagers, engoncés dans leur enveloppe existentielle, non pas seulement leurs productions numériques, pollinisées par la volatilité de leurs éléments binaires, mais bien les expériences et les pratiques issues de leur rencontre, que d’innombrables « moteurs de balayage » – en anglais : crawlers – vont calculer, catégoriser et répercuter en une myriade de sollicitations nouvelles, d’incitations, de propositions partout affichées, d’aubaines nulle part exposées en propre.

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Simples objets de sens, les œuvres numériques sont pour ainsi dire somnolentes ou, en termes plus précis, « en puissance ». Actualisées par une requête, mais du même coup par l’ensemble des processus applicatifs qu’elles sollicitent pour acquérir la consistance qui devient la leur, elles cristallisent cette convergence opérationnelle que trahissent toute expérience numérique et, emblématiquement, celle que nous faisons des réseaux.

Rapportée à l’ouverture indéterminée que constitue, pour elle, le cyberespace, notre créativité n’est qu’illusoirement ubiquitaire. Les réseaux ont sans doute accru notre capacité de toucher nos interlocuteurs au-delà de tout territoire spécifique et de toute distance, ils ne nous ont pas rendus ubiquitaires, mais tout au plus ont-ils rendu caduques les conditions de localisation des objets de sens qui tiennent lieu, parfois, d’œuvres et, le plus souvent, d’indifférents stigmates d’une parole sans portée.

L’ubiquité n’est pour autant pas le postulat purement fantasmatique d’une conception ingénue des réseaux et de leurs « offres de possibilités ». Elle décrit bien plutôt l’efficacité de fonctions depuis l’origine inscrites en eux : qu’à tout nœud d’un graphe soient connues l’origine d’un datagramme, sa destination et la suite des arêtes qu’il aura empruntées. Ce dispositif est désormais approfondi et sanctuarisé en une exploitation débridée des chemins ainsi décrits et des « vies » qu’ils expriment. Des vies qui, en un sens, n’ont plus rien de réel, car ce ne sont pas celles de Pierre, Paul, Jacques ou Jean ; mais dont le calcul et la virtualisation algorithmiques font des mèmes comportementaux qui sont de partout et de nulle part et qui se cristallisent en des présences – marchandes, mais peut-être aussi sociales et politiques – actualisables et sollicitables d’on ne sait où en même temps que de toutes parts.

Crédit photos : Dave &Lee Jacobs / MASTERFILE