Le journalisme coopératif : un modèle économique durable pour les futures sources d’information ?

Portrait de francesca.musiani

Qu’a de spécial un figuier des Banyans, parmi tous les arbres qui peuplent notre planète ? « Comme le World Wide Web, il se développe où et autant que la fertilité du terrain le permet, limité seulement par son propre ADN » : c’est la raison pour laquelle le journaliste et entrepreneur américain Tom Stites a donné le nom de Banyan Project à son projet de journalisme communautaire, lancé en 2010. La métaphore, selon le créateur du projet, « est une très bonne manière de nous rappeler constamment que le modèle d’affaires de Banyan doit parfaitement s’adapter au Web : toute divergence limiterait sa croissance ». 

Elaboré lors de son séjour au Berkman Center for Internet & Society de l’université de Harvard en 2010-2011, le projet de Stites consiste à créer un ensemble de coopératives de journalisme, dont les actionnaires et membres sont les lecteurs eux-mêmes. Par leurs contributions directes au financement du journal, les lecteurs en assurent l’intégrité et l’indépendance par rapport aux grands acteurs du marché et de la politique. Les éditeurs et rédacteurs gardent le pouvoir de décision sur le choix des actualités à traiter, mais ils se montrent très attentifs aux sujets qui intéressent leur lectorat, identifiés grâce aux retours des lecteurs obtenus au moyen d’un logiciel dédié. Bien que les articles soient accessibles gratuitement en ligne pour tous, les lecteurs ont un double intérêt à devenir membres cotisants de la coopérative. D’un côté, continuer à assurer le suivi et la publication de sujets d’actualité qui sont généralement peu ou pas pris en compte par les grands journaux et moyens d’information. D’autre côté, avoir la possibilité d’exprimer leurs suggestions, besoins, et choix de sujets, avec l’assurance que ceux-ci seront bien pris en considération et mis au centre de l’activité de la coopérative.

Pour ce modèle, Tom Stites s’est inspiré d’expérimentations de coopératives dans le secteur du journalisme qui viennent d’Italie, d’Allemagne, du Mexique, en essayant de les adapter aux spécificités états-uniennes. C’est par exemple le cas de l’Italien Il manifesto : géré par un collectif de journalistes, ce journal ne distingue pas entre propriétaires du journal, rédacteurs et éditeurs. Les salariés sont tous partenaires et membres de la coopérative, y compris les techniciens, et perçoivent le même salaire.

A l’heure où l’entreprise du journalisme classique est, comme toute activité d’édition, interrogée par le numérique, nombre d’expérimentations avec des pratiques de journalisme communautaire et coopératif ont lieu dans plusieurs endroits au monde. Elles se reposent souvent sur le Web comme principal instrument d’organisation, de recueil de nouvelles, de leur dissémination – et échappent pour la plupart aux circuits mainstream de l’information et du journalisme. Comme le souligne le sociologue Sylvain Parasie, « l’innovation a majoritairement été conduite en dehors des organisations de presse traditionnelles [… c’est] au sein de structures relativement modestes que les journalistes ont innové tout en recherchant de nouveaux modèles d’affaires. ».

Mais s’il peut être relativement facile de commencer une activité dans le domaine du journalisme communautaire, grâce aux faibles barrières à l’entrée que propose le Web, il est moins facile d’y rester, et encore moins d’y prospérer. Depuis que l’intérêt pour le journalisme communautaire en ligne a dépassé le stade de quelques pionniers il y a plusieurs années, la recherche de modèles d’affaires durables et reproductibles est à l’œuvre. Avec un succès limité : comme le souligne Jan Schaffer, l’auteur principal d’un rapport sur 46 starts-up de journalisme sur le Web, présenté en 2010 par l’American University, « les sites de nouvelles communautaires ne sont pas encore un business » [« New Voices : What Works », J-Lab/American University].

Ce qui est particulièrement intéressant dans le cas du Banyan Project est justement que son créateur met l’accent sur la nécessité d’un modèle économique durable pour garantir son succès. Au-delà des aspects plus explicitement politiques d’empowerment par l’information et d’une meilleure qualité de l’engagement du citoyen dans la vie démocratique – aspects qui sont quand même bien présents dans le projet de Stites – c’est donc l’exploration de modèles d’affaires pour nos futures sources d’information qui constitue sa véritable nouveauté et son point d’intérêt central. Dan Gillmor, journaliste et entrepreneur bien connu pour ses explorations à la frontière entre édition et numérique et conseiller pour le Banyan Project, n’a pas de doutes sur l’intérêt du projet: « si le future de l’information communautaire vous intéresse, [ce projet] est vraiment important » [ Dan Gillmor sur Mediactive ; voir aussi sur la question des nouveaux modes d’écriture en ligne l’ouvrage « L’auteur au temps du numérique »].

Dans un secteur profondément bouleversé par les nouveaux usages et les nouvelles pratiques professionnelles, le journalisme coopératif reprend un modèle économique qui donne actuellement de bons résultats dans une variété d’autres domaines, des coopératives de crédit appartenant aux déposants, aux coopératives alimentaires appartenant aux acheteurs. Un potentiel novateur qui n’a d’ailleurs pas échappé aux Nations Unies, qui ont proclamé 2012 l’année internationale des coopératives afin de « rendre le public conscient des précieuses contributions des entreprises de modèle coopératif à la réduction de la pauvreté, la création d’emplois et l’intégration sociale [… en soulignant] les points de force de la coopérative comme business model, moyen alternatif d’être sur le marché, et servir la cause du développement socio-économique [Nations Unies, site de l’Année des coopératives].

En quoi consiste, donc, le modèle économique proposé par le projet Banyan pour les « coopératives de nouvelles » communautaires et appartenant aux lecteurs ? Pour Tom Stites, deux aspects sont fondamentaux : la pérennité et la capacité de « passage à l’échelle communauté par communauté ». Le fait que l’entreprise appartienne à ses lecteurs garantit l’intégrité des éditeurs Banyan, et leur facilite la prise en compte, en premier lieu, des attentes du lectorat plutôt que celles des annonceurs ou d’investisseurs distants. Stites compte sur la pertinence, la fiabilité et la « valeur civique » du journalisme qui résulte de ce modèle, proposé à la communauté sur le Web de manière gratuite, pour convaincre un nombre important de lecteurs fidèles et suffisamment engagés à adhérer à la coopérative en tant que membres/co-propriétaires, bien que la publication des actualités ait lieu de manière gratuite pour tout public [Tom Stites, « Might the new Web journalism model be neither for profit nor non-profit ? »].

Les coopératives Banyan sont destinées à être financées principalement grâce aux cotisations régulières des lecteurs. Celles-ci devraient être d’un montant modeste, de sorte qu’il est nécessaire d’atteindre une masse critique de lecteurs pour assurer la pérennité du projet. A cela s’ajoutent d’autres sources de revenus secondaires telles que la publicité, les contributions des « Amis de Banyan », (des acteurs militant pour le « renforcement de la démocratie » et intéressés par le journalisme « alternatif »), le crowdfunding, des donations de la part de fondations, etc.

La ville de Haverhill, dans le Massachusetts, soixante mille habitants, a été choisie pour mener le projet pilote grâce à son fort « potentiel coopératif » : suite au déclassement de son seul journal quotidien à un hebdomadaire sous-financé, et la fermeture de son unique station radio, Haverhill est devenue ce que Tom Stites appelle un « désert de nouvelles ». Sa vie civique pourrait donc beaucoup bénéficier de reportages détaillés et attentifs à la dimension locale et elle représente un terrain fertile pour recruter des membres/lecteurs/propriétaires aguerris et enclins à l’expérimentation.  

Dans le journalisme comme dans d’autres secteurs, les coopératives apportent une réponse « par le bas » aux nouvelles pratiques des lecteurs et des professionnels de l’information, alors même que les sociétés commerciales hésitent à se renouveler au rythme soutenu imposé par les nouveaux usages. La nécessité d’une pluralité de sources d’informations de qualité, rapides et pertinentes « au niveau local », d’un côté, et la possibilité de partager et publier ces informations de manière quasi-instantanée sur le Web, de l’autre : voilà ce qui pourrait faire en soi que, dans le cadre économique actuel, les coopératives constituent un modèle d’affaires à la fois durable et évolutif pour le journalisme.

 

Crédit photo : Beau Lark / Masterfile

Commentaires

Portrait de Tom Stites

Merci pour ce article!

Portrait de Francesca Musiani

Tom, thank you very much for stopping by! Keep up the good, interesting and much-needed work :)

Francesca

Portrait de TheSFReader

Absolument d'accord avec Tom : de l'information, lisible, de la réflexion, idem. J'apprécie.

Portrait de Francesca Musiani

J'en profite pour remercier Marianne et ceux/celles qui, dans les coulisses, s'attachent à couper et réordonner mes longues phrases d'italienne :)