Le « Big-Data culturel » : la nécessité d’une interrogation éthique sur la consommation online ?

Portrait de vincent.petitet

Le Big-Data où la production massive de données sur Internet concerne également les contenus culturels. Cette abondance de contenus, ce « Big-data culturel », doit nous amener à une réflexion éthique sur notre rapport à la culture sur Internet en termes d’identité, de « privacy », de réputation et de possession.

L’apparition de la notion de Big data est une révolution majeure dans la société de l’information et dans l’évolution des NTIC. Elle peut se comprendre comme la mise à disposition et la production massive de données,  qui impliquent le partage d’informations ubiquitaires, dont la gestion ne peut se faire sans intermédiaire technologique. L’aspect révolutionnaire du Big data réside dans l’autonomisation technique qu’il implique : l’intervention humaine est de plus en plus contingente et les vitesses de stockage et de transit des données considérables (on songera aux échanges de l’ordre de la nano-seconde dans le High Frequency Trading). Les machines s’autonomisent donc et privilégient le flot continu de données adapté au nomadisme des machines. Dans le domaine des contenus, l’offre de musiques, de films, d’images et de jeux devient alors pléthorique : le consommateur, compte tenu des capacités de stockages disponibles, se voit virtuellement en capacité d’accéder à des bibliothèques entières. Mais dans le même temps, il se trouve confronté, involontairement, dans  sa pratique du partage et du téléchargement, à une dispersion non contrôlée de ses données personnelles. Les enjeux de sécurité, en termes de dispersion de ces mêmes données et d’accès à des contenus protégés sont donc inhérents à ce que l’on pourrait qualifier de « Big-Data culturel ».  Dès lors, le Big-Data ne peut se dispenser d’une réflexion approfondie sur la sécurité des données qu’il transporte. C’est le sens du propos de l’américain Art Covellio, président de RSA qui souligne l’importance d’une analyse des risques fondées sur la granularité à l’ère du Big-Data.

Du côté de l’utilisateur, le phénomène du Big-Data culturel dans l’offre de contenus ne peut se dispenser d’une réflexion éthique. En ce sens, dans leur récent ouvrage, Davis et Patterson plaident pour une « Ethics of Big-Data »[1]. S’ils soulignent la neutralité du Big-Data en tant que tel, ils estiment que son utilisation de l’est pas : « Big data is ethically neutral, the use of big data is not. » De fait, une démarche éthique originale suppose, du point de vue de l’utilisateur, un questionnement sur 4 aspects :

-          L’identité

-          La “privacy”

-          La reputation

-          La possession

L’identité suppose le traitement des données personnelles du consommateur de contenus culturels. Son appétence pour un type de films, le tracking de ses préférences musicales ou les logiciels de recommandation de plateformes d’achats de livres en ligne créent une identité propre au consommateur et détermine la production d’un « soi numérique ». La question éthique sera celle de l’économie de cette nouvelle subjectivité à l’ère numérique.

La « privacy » découle directement de l’identité. Elle concerne les modalités de gestion des données personnelles et la trace laissée par le soi numérique. Si l’étape « identité » produit un Soi numérique, la privacy concerne l’utilisation qui peut être faite de ce soi numérique, son traitement et la publicité faite autour de la gestion massive des données. La question éthique sera celle de la dépossession possible de son identité numérique et son droit à en revendiquer la non exploitation.

Cela a pour conséquence l’interrogation éthique autour de la réputation. Comme le soulignent Davis et Patterson : « One of the biggest changes born from big data is that now the number of people who can form an opinion about what kind of person you are is exponentially larger and farther removed than it was even a few short years ago » Cette assertion est d’autant plus vraie à l’heure de la like economy où la mention faite d’une lecture ou de l’écoute d’une musique suffirait à nous en faire les contempteurs ou les admirateurs. La question éthique sera celle de la valeur  du jugement d’un produit culturel sur Internet et de la charge symbolique du jugement dans une économie de la contribution.

La possession revient alors à s’interroger sur la signification de la consommation online et de l’achat de contenus culturels sur Internet. Le Big-Data culturel offre virtuellement une quantité colossale de contenus. Que signifie alors cette possibilité de possession massive pour l’utilisateur ? Cet accès potentiel à une culture encyclopédique signifie-t-il son assimilation par l’utilisateur ? Au-delà de l’interrogation fondamentale sur le droit d’auteur, la possession de contenus interroge l’utilisateur sur la signification qu’il donne au produit culturel et à son rapport au savoir. La question éthique sera celle de la signification de l’accumulation culturelle sur Internet.

Ces quatre questions éthiques sont autant de pistes de réflexion pour un usage critique du net. L’utilisateur est face à une nouvelle modalité de gouvernance de la culture et du savoir. Le Big-data culturel lui en donne les moyens d’un accès jusqu’alors inégalé. Mais cet accès peut-il se faire sans un exercice critique sur ses conditions de possibilité ?




[1]Davis, Kord, Patterson, Doug, Ethics of Big Data, Cambridge, O’Reilly Editions, 2012.

Crédit photo : Simon Potter / Cultura Creative / Masterfile