La montée en puissance de l’amateur sur l’Internet

Portrait de francesca.musiani

« Amateur » : un terme qui est apparu dans les médias pendant ces dernières années, et qui semble connaître une forte popularité avec l’avènement du World Wide Web et de la myriade d’activités de création, partage et modification de contenus qui y ont lieu quotidiennement. Cependant, la définition du terme demeure parfois incertaine et manque de précision. Plusieurs auteurs s’attachent donc récemment à explorer les contours, les frontières et les qualités de cette catégorie. Les amateurs forment-ils un « public en émergence qui serait dans une posture de réception-création autour des contenus »? La catégorie « amateur » permet-elle de brouiller les frontières entre professionnels et consommateurs de la culture, donnant lieu à des étiquettes parfois peu réussies mais répandues, telles que « prosumer » ?

D’après la revue « Alliage (culture, science, technique) », qui dédie son dernier numéro au thème des Amateurs (et fait suivre le mot par un éloquent point d’interrogation), une activité de création ou de production se doit, pour être reconnue en tant que véritable contribution à la culture, de ne pas rester intégralement aux mains de ses professionnels ; elle doit, au contraire, bénéficier des enrichissements qui dérivent d’une série continue de médiations entre les spécialistes et les « profanes »[1].  Un colloque organisé en mars 2011 à la Cantine[2] définissait par ailleurs les amateurs comme des « passionnés à l’égard d’une activité qui occupe une grande partie de leur temps libre. Ils agissent selon une logique distincte de celle de l’économie de marché : ils trouvent un authentique plaisir à partager leur passion et sont davantage motivés par la recherche d’une reconnaissance symbolique auprès de leurs pairs plutôt que par la perspective d’une rétribution monétaire[3]. » Le sociologue Antoine Hennion, qui s’intéresse depuis longtemps à l’activité de l’amateur dans le cadre de ses recherches[4], soulignait en ouverture de ce même colloque combien le terme est souvent intentionnellement gardé dans l’ambiguïté : il peut signaler à la fois celui qui “aime” ou se passionne pour quelque chose, et celui qui “fait mal les choses” en tant que non expert ou non professionnel. Il faut donc approcher l’étude des pratiques de l’amateur en insistant sur les phénomènes de co-production de l’objet culturel. Plus que des concepts tels que « réception » ou « consommation », cette vision permettrait de mieux reconnaître que la passion de l’amateur ne rime pas avec passivité : celui-ci est souvent doté d’un savoir-faire sophistiqué, avec ses originalités et ses spécificités. Les amateurs se profilent donc à la fois comme des interlocuteurs intéressants et légitimes de l’expertise et comme une force qui propose, ou contribue à l’émergence de nouvelles formes d’organisation des savoirs, des connaissances, des pratiques.

Si cette conception de l’amateur s’applique à une variété de domaines, de la science à la musique, de la littérature à la cuisine – plusieurs auteurs se trouvent d’accord sur le fait que le Web, et l’Internet plus généralement, a entrainé de puissants changements dans le rôle de l’amateur au sein des dynamiques de production et de diffusion des connaissances[5]. En effet, la prolifération des plateformes participatives sur Internet suscite une implication toujours plus grande des amateurs dans la production ou la réappropriation de contenus médiatiques qui circulent et s’échangent sur le Web (textes, photos, vidéos, fichiers musicaux, logiciels, etc.), ce qui donne matière à réflexion quant aux enjeux sociaux, organisationnels et culturels suscités par la profusion de ces nombreuses pratiques amateurs dans l’univers numérique[6]. Comme souligné par Patrice Flichy, les amateurs sur l’Internet mettent en place des conventions locales et localisées, qui deviennent par ailleurs des règles très précises. Ce qui distingue l’amateur numérique de l’amateur en général est le fait que le premier peut avoir un public de ses actions, parfois même très large. Son apprentissage se base sur l’autodidactie, ce qui fait de l’amateurisme une expertise bottom-up, acquise au moyen de l’expérience, et joue un rôle fondamental dans la construction de son statut sur Internet. L’amateur s’engage souvent par intermittence: il s’agit d’un engagement irrégulier, riche en diversité, non uniforme, éclaté. Chaque secteur de savoir se construit son mode de traitement: l’amateur ne vise pas un type de savoir qui relève de l’universalité, mais un savoir local. Si l’amateurisme hors numérique est toujours évalué à la mesure des pratiques professionnelles, c’est bien dans le numérique que l’expert “par en-bas” se sent légitime pour contester l’expert : Wikipédia en est l’exemple plus évident et surprenant[7].

S’ajoutent à ce scénario les brouillages de la frontière même entre amateurisme et professionnalisme dans le champ de la science, auxquels les technologies informatiques se prêtent tout particulièrement : c’est le cas du développement des logiciels libres et open source[8], des jeux vidéo scientifiques en ligne[9], ou des projets de calcul distribué à large échelle à des fins de recherche scientifique. Ceux-ci connaissent depuis une dizaine d’annéesle succès qui perdure aujourd’hui avec des programmes célèbres tels que SETI@home, un projet de recherche « d’intelligence extra-terrestre » qui fait usage de la puissance de calcul non utilisée par les ordinateurs des particuliers afin d’effectuer des calculs trop larges et complexes pour être réalisés uniquement dans un laboratoire[10]. Dans le contexte de la science participative, le numérique n’est pas sans provoquer des controverses entre les amateurs eux mêmes : c’est le cas, selon Nicolas Auray, de la communauté d’astronomes francophones[11]. Le web fait émerger dans ce cas de nouveaux profils d’amateurs, à la pratique dilettante, fragmentée : le passage au numérique génère des conflits entre anciens et nouveaux amateurs qui trouvent une visibilité sur le net. Apparaissent par ailleurs différents niveaux d’engagement correspondant à divers statuts d’amateurs, liés à une logique de reconnaissance. Lorna Heaton et Serge Proulx distinguent ainsi, dans leur travail sur les réseaux de botanistes amateurs en ligne Tela Botanica[12], la logique de réseau (amateurs en voie de professionnalisation) et la logique de communauté (amateurs stricto sensu).

La question des amateurs sur l’Internet, dans toutes ses facettes et ses terrains qu’on vient à peine d’introduire, semble toujours plus au cœur des débats sur le potentiel « démocratique » des outils numériques. Si cela implique, d’un côté, d’entreprendre une analyse sérieuse de la manière dont se reconfigurent les frontières entre l’espace public et l’espace privé, entre l’expertise et le profane, entre la profession et le temps libre, il convient d’un autre côté de garder à l’esprit des questions de propriété intellectuelle, de gratuité, de mise à disposition des contenus produits par ces reconfigurations. Quels nouveaux modèles d’affaires et quelles régulations attendent un monde peuplé de « prosumers » ? Une chose semble désormais très probable : ceux-ci en seront les co-auteurs.

[1]Revue « Alliage (culture, science, technique) », n° 69, « Amateurs ? », Edito « Amateurs de science. Des curieux aux citoyens ».

[4]Voir par exemple Hennion, Antoine. 2009. « Réflexivités: L’activité de l’amateur. » Réseaux 1 (153): 55–78. http://www.cairn.info/revue-reseaux-2009-1-p-55.htm

[7]Voir Flichy, Patrice (2010). Le sacre de l’amateur, Paris : Le Seuil. Un extrait est disponible sur www.ahti.fr/publications/sacre_amateur.pdf

[8]Sourceforge (http://sourceforge.net/) en est une véritable usine.

[9]Un des plus célèbres est GalaxyZoo (http://www.galaxyzoo.org)

[12]Voir Heaton, Lorna, Florence Millerand et Serge Proulx(2010). « Tela Botanica: une fertilisation croisée des amateurs et des experts », Hermès, 57.

Commentaires

Portrait de bruno.spiquel

L'amateur en voie de professionnalisation devient, je crois, autre chose. Ni un amateur, ni un professionnel. Je me souviens avoir été amateur avant de devenir professionnel, mais j'ai gardé beaucoup des traits de l'amateur décrit ci-dessus (recherche de la reconnaissance de ses pairs, échange, partage, intérêt réduit pour la rétribution monétaire, ...) dans ma vie professionnelle.

Vie pro qui, curieusement, est très entremélée (personnes, occupations, lieux, ..) avec ma vie personnelle.

A mon sens, il manque donc une case à ce descriptif :)